Sculpter la mémoire phénicienne
Du bronze au vieil or, soixante ans de création entre Beyrouth et Paris.
Œuvres
Une sélection d'œuvres, de 1965 à aujourd'hui, commande sur demande.
Soixante ans d'une même quête : donner un corps à la mémoire phénicienne.
Le bronze est sa mémoire. L'acier, sa dignité. Et le silence, sa langue la plus sincère.
Antoine Berberi naît face à la Méditerranée, sur ce rivage qui inventa l'alphabet et les premières voiles. Enfant, à Beyrouth, il apprend que la mer n'est pas une limite : c'est un chemin.
Le chemin de Bou Saydoun, premier marin des légendes. Celui d'Elissa, princesse de Tyr devenue reine de Carthage. Ces récits, il les portera toute sa vie, jusqu'à leur donner un corps, une patine, un poids dans les mains.
Il a vingt ans lorsque s'ouvrent, à Paris, les portes des Beaux-Arts, dans l'atelier d'Hubert Yencesse. Loin de sa mer, il découvre une autre patrie : celle du geste juste.
Là naît Les Esprits I, une œuvre coulée de ses propres mains. C'est aussi là que se scelle le pacte d'une vie : garder la matière sous son geste, du premier jour au dernier. Le modelage, la cire, la coulée, la patine : tout naîtra de ses gestes.
Le feu devient sa maison. Un métier que peu de mains, dans le monde, pratiquent encore en entier, et dont il reste seul maître, de l'esquisse au bronze fini. Il faut l'imaginer là, dans la chaleur du feu, guettant l'instant où le bronze épouse le vide laissé par la cire. Son alliage porte un nom de crépuscule : le vieil or.
Ses patines empruntent leurs couleurs aux paysages, vert florentin, caramel rougeâtre, brun d'écorce. Sous la lumière, ce vieil or a une lueur intérieure, presque secrète. Quand le bronze se tait, l'acier prend la parole. Sur chaque notice revient la même phrase, comme un serment : coulé par l'artiste. Trois mots qui disent tout : car pour lui, façonner la matière est une manière d'aimer.
« Je ne suis pas un sculpteur statique. C'est d'ailleurs pourquoi je ne travaille ni la pierre ni le marbre. »
Antoine Berberi, L'Orient-Le Jour, 2003
La Phénicie est pour lui une langue maternelle, pas un décor d'antiquaire. Chaque silhouette semble sculptée depuis l'intérieur, comme si la légende avait pris corps sous sa main. Elissa se dresse pour l'entrée de Tyr, saluée dès 1970. Le disque ailé d'Alphabetael fait éclore les lettres.
La trirème du Premier Marin, cette « Tradfat » baptisée par le poète Saïd Akl, gonfle ses voiles de bronze. Berythe, Damo, Mirdia : des prénoms retrouvés, rendus au monde comme une lumière à des visages enfouis. D'œuvre en œuvre, le même geste recommence : embarquer, transmettre, renaître.
« Je m'intéresse à la vie humaine dans son côté spirituel et dans son côté narratif », confiera-t-il un jour. Le récit et le souffle, l'histoire et l'âme : c'est peut-être là sa vraie rareté, plus encore que la matière. Profondément attaché à son pays, il en a fait un langage universel. Le courage, la liberté, parfois l'exil : toujours avec cette pudeur des grands artistes, qui suggèrent plus qu'ils n'imposent.
Son pays, il l'a sculpté dans la gloire comme dans la blessure. Son art est né du chaos d'une guerre civile dont il dira avoir énormément souffert. Depuis, il choisit d'ériger la mémoire plutôt que de la voir s'effacer : la statue du Président Béchara El-Khoury veille sur Beyrouth, tandis que les mémoriaux de Ghazir et de Chartoun gardent le nom des disparus.
En pleine guerre déjà, La Demande de la Paix s'était dressée comme une prière d'acier. Puis vint Révolution, achevée quelques semaines avant le 4 août 2020, et les masques du Blast, visages d'effroi coulés dans le bronze. Tout en haut, un rêve encore à accomplir : Le Cèdre de la Liberté, une fontaine à son socle, comme un symbole de vie.
Chaque monument reste enraciné dans sa terre. Mais son nom, lui, voyage. Décennie après décennie, on le découvre plus loin, jusqu'à ce que le monde entier vienne chercher ses bronzes.
Ses œuvres ont franchi les mers, comme les voiles de ses ancêtres phéniciens. Quatre continents les accueillent. Le cap reste le même depuis le premier jour : faire du Liban une promesse vivante.
À quatre-vingts ans passés, dans l'atelier de Klayaat, la coulée continue. Le feu, lui, reste vif.
La sculpture, chez Antoine Berberi, est un souffle avant d'être un objet : une rencontre silencieuse où la matière devient émotion, où le regard du créateur rejoint celui du visiteur.
Aujourd'hui, dans son atelier, Antoine Berberi continue de sculpter. Chaque œuvre nouvelle porte la même conviction, chère aux grands maîtres : l'art véritable se ressent avant de se voir, il habite la mémoire et laisse, dans le présent comme dans l'avenir, l'empreinte discrète et profonde de la beauté.
La Fonderie
Genèse du violoncelliste : un musicien à la contrebasse, saisi étape par étape par l'objectif. Le moule encore chaud, la coulée, l'assemblage, la dorure à la feuille : chaque étape reste sous son regard, du premier geste au dernier. Cette exigence totale donne à chaque bronze sa part d'irremplaçable.
« Le vide et le plein envahissent les rythmes de nos vies. »Antoine Berberi
Biographie
Antoine Berberi naît à Beyrouth le 5 juillet 1944. Enfant, il découvre très tôt sa vocation : il achète sa première argile et sculpte, en deux heures et sans leçon ni modèle, le visage de son père.
Il poursuit sa formation auprès du sculpteur Youssef Ghossoub, puis à l'Académie Libanaise des Beaux-Arts, où il est l'unique élève sculpteur de sa promotion, formé notamment par Zaven Hadichian, Nicolas Nammar et Nadia Saïkali.
Une bourse du ministère libanais de l'Éducation et des Beaux-Arts l'envoie à l'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, dans l'atelier d'Hubert Yencesse, restaurateur en chef des monuments de France, qui l'associe aux travaux de restauration de l'Arc de Triomphe. Dès 1963, il obtient la Première mention de sculpture pour Les Esprits I, œuvre fondatrice coulée de ses propres mains, suivie l'année suivante du Premier Prix de sculpture étrangère de l'école.
Il se forme aussi en sculpture monumentale auprès de Gérard Ramon, participant avec lui à plusieurs sculptures pour la ville de Villepreux, en France. En 1965, il est admis à la Fédération française des Sociétés d'art graphiques et plastiques et expose pour la première fois au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris.
De retour au Liban en 1967, il fonde à Dbayeh sa propre fonderie d'art, où il coule lui-même ses bronzes à la cire perdue selon un alliage « vieil or » qu'il met au point. La même année, il reçoit le Prix du Musée Sursock. De 1967 à 1975, il enseigne la sculpture, le dessin et l'anatomie artistique à l'Académie Libanaise des Beaux-Arts. Ces années de fonderie voient aussi naître les toboggans monumentaux du Parc international de Beyrouth, en 1969, puis les bustes de l'évêque Antonios Bachir et du président Fouad Chéhab.
En 1970, sa sculpture d'Elissa, princesse de Tyr, lui vaut le Prix du Rotary de Beyrouth. En 1973, le Prix Saïd Akl salue son mémorial au lieutenant Samir Chartouni, tombé pour la justice. En 1975, une commande impériale le mène à Téhéran : quatre sculptures monumentales en acier pour le parc Shahinshahi, L'Industrie et le Développement, La Forêt, L'Eau symbole de la Vie et Gloire à l'Homme et le Cheval. L'Attachement à la Terre, à Ghazir, referme en 1977 cette première décennie de commandes publiques.
Dès 1979, ses monuments prennent une échelle nationale, puis internationale : La Demande de la Paix s'élève à Meyrouba, le Monument à Saint Charbel, en acier inoxydable, rejoint en 1981 la communauté libanaise de Windsor, en Ontario, et le Soldat inconnu se dresse à Aoukar en 1986. En 1985, il ouvre à Jounieh sa première salle d'exposition permanente, aux côtés de son épouse Irène, pianiste concertiste. La même année, le ministre français de la Culture Jack Lang le nomme Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres.
Entre 1990 et 1993, il expose à Paris, au Salon d'Automne du Grand Palais puis à l'Orangerie du Château de Versailles, tout en sculptant, pour la Grande Loge de France, les bustes de ses dignitaires Richard Dupuis puis Guy Piau. Il expose ses œuvres lors d'expositions personnelles dans les Galerie Melki (1992) et Galerie Furstenberg (1996), Paris. En 1995, à l'initiative du Premier ministre Rafic Hariri, sa statue monumentale de Rachid Karamé est installée à Beyrouth, entièrement coulée dans son atelier de Dbayeh.
En 2000, la presse le décrit comme « un résistant dans sa fonderie d'art », l'un des derniers à maîtriser seul l'ensemble de la chaîne du bronze. En 2001, sur recommandation de Rafic Hariri, il entreprend la statue monumentale du Président Béchara El-Khoury, inaugurée en 2005.
En 2004, il présente au Salon d'Automne le plâtre direct de son projet de statue des Martyrs en forme de cèdre, portant en son socle une fontaine symbole de vie ; l'année suivante, au même Salon, c'est le buste du poète Saïd Akl, Prince du Liban, qu'il dévoile. En 2006, une rétrospective de plus de soixante-dix œuvres, « Regard sur mon œuvre », lui est consacrée à la Galerie Surface Libre, à Jal el-Dib. En 2009, il coule en bronze, à la cire perdue, une nouvelle version du monument au lieutenant Samir Chartouni, inaugurée à Chartoun trente-six ans après le premier hommage.
En 2011, le buste du général Khalil Kenaan rejoint le Club des Officiers de Yarzeh. L'année suivante, il fonde à Klayaat, au Keserouan, un nouvel atelier d'art monumental doté d'une fonderie à la cire perdue. Ses œuvres rejoignent des collections publiques et privées sur quatre continents, du Musée d'Art Moderne de Yinchuan, en Chine, à l'Université Carnegie Mellon de Doha.
Après le drame du 4 août 2020, il sculpte Révolution et les masques du Blast. Il vit et travaille aujourd'hui dans son atelier de Klayaat, où la coulée du bronze se poursuit.
Prix & Distinctions
Expositions marquantes
Blog
Quatre décennies d'articles consacrés à Antoine Berberi, de la presse libanaise et française.
Demandes d'information
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